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Dans les vignes du Languedoc: Mas de Daumas Gassac

  • Photo du rédacteur: Anastasia Beer
    Anastasia Beer
  • il y a 5 jours
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 minutes



Mas de Daumas Gassac rouge 2022

Certains noms suffisent à faire vibrer les amateurs de vin lorsqu’il est question du Languedoc, et le Mas de Daumas Gassac en fait indéniablement partie. J’ai récemment ouvert une bouteille de Daumas Gassac rouge 2022 avec mon père, peut-être un peu trop tôt je dois l’avouer, et cette dégustation m’a donné envie de partir à la découverte de l’histoire, de la philosophie et des vins de ce domaine emblématique. D'autant plus, j'ai la chance d'habiter à seulement cinq minutes !


Pionnier de la viticulture languedocienne moderne, le Mas de Daumas Gassac a contribué à transformer le regard porté sur la région. À une époque où le Languedoc était encore largement associé aux volumes, le domaine a démontré qu’il pouvait aussi donner naissance à des vins de terroir, d’identité et d’une grande expression.


En empruntant la magnifique route sinueuse bordée de vignes et de garrigue, passant devant des domaines emblématiques comme la Grange des Pères, nous arrivons au Mas de Daumas Gassac. Dès l’arrivée, le lieu semble raconter sa philosophie avec des pieds de lavande qui bordent l’allée, animés par le ballet des papillons et des bourdons venus y butiner. On comprend immédiatement que cet écosystème a été préservé avec soin.


Une recherche de maison qui a pris une toute autre tournure

Aimé Guibert avait passé la majeure partie de sa vie professionnelle à la tête de Guibert Frères, l'entreprise familiale de gantiers à Millau, fournisseur de la famille royale britannique depuis trois siècles. Pourtant, au fond de lui, il avait toujours été attiré par la terre.


En cherchant une maison familiale, lui et sa femme Véronique, ethnologue, sont tombés sur une bâtisse en ruine et un moulin à eau abandonné sur les rives du ruisseau du Gassac à Aniane. La propriété n'était pas à vendre, mais par un heureux hasard elle a fini par leur revenir. Elle avait appartenu à la famille Daumas, dont le nom est resté attaché au domaine encore aujourd'hui. Cette famille cultivait les terres du mas pour ses propres besoins avec quelques oliviers, des légumes, et quelques vignes pour produire un peu de vin. En 1971, le couple s'y installe enfin, réalisant un rêve qu'Aimé portait depuis des années.


Mas de Daumas Gassac in Aniane

Le couple voulait cultiver cette terre sérieusement et en vivre. Le maïs fut leur première idée, vite écartée par le manque d'eau du site. Restaient les oliviers ou la vigne. La décision fût finalement prise après la visite de leur ami Henri Enjalbert, professeur de géographie à l'Université de Bordeaux III et l'une des plus grandes autorités françaises sur la relation entre le sol, les cépages et le vin.



Gassac stream

Après avoir exploré la propriété, Enjalbert déclara les sols exceptionnels, allant jusqu’à comparer certains endroits du domaine aux plus beaux terroirs de la Côte d’Or en Bourgogne. Avec l’influence rafraîchissante du ruisseau du Gassac, ses sources naturelles et le microclimat créé par les montagnes environnantes, il estimait que le lieu réunissait toutes les conditions pour donner naissance à de très grands vins rouges voire même un grand cru, peut-être dans un siècle... ou plus.


Ces mots suffirent à convaincre le couple. Un vignoble allait naître.



Élaborer un grand cru là où personne ne l'attendait

En 1972, le domaine voit le jour. Le Cabernet Sauvignon devient la colonne vertébrale du rouge, choisi finalement à la place du Pinot Noir, pourtant envisagé dans un premier temps. Viennent ensuite le Tannat et le Malbec. Puis, au fil des voyages et des rencontres des Guibert avec le monde du vin, le vignoble prend une tournure plus audacieuse avec le Nielluccio de Corse, Montepulciano d’Italie, Saperavi de Géorgie… Aujourd’hui, une grande diversité de cépages compose le rouge du domaine, une collection patiemment assemblée comme on construirait une bibliothèque personnelle, une découverte à la fois, guidée par la curiosité de deux personnes qui, n’ayant jamais travaillé dans le vin auparavant, n’avaient rien à désapprendre.


Dans une région alors dominée par la production en masse, prétendre au statut de grand cru relevait presque de l’audace. Pour accompagner cette première vinification, le domaine sollicita Émile Peynaud, l’œnologue le plus réputé de son époque. Sa participation ne fût pourtant pas acquise d’emblée, il fallut longuement le convaincre avant qu’il n’accepte de rejoindre l’aventure. Le premier millésime voit le jour en 1978, mais il faudra attendre 1980 pour sa sortie, après deux années d’élevage. À l’époque, convaincre les acheteurs n’avait rien d’évident. Proposer un Vin de Table au prix d’un grand cru dans une région encore associée aux grandes productions peu qualitatives relevait presque de la provocation. Mais leur vision finit par s’imposer et le Daumas Gassac devint l’un des symboles du renouveau viticole languedocien.


Different vintages of Mas de Dauma Gassac whites

Les blancs arrivent plus tard, dans les années 1980, construits autour du Viognier, du Chardonnay et du Petit Manseng, rejoints ensuite par le Chenin. Ces quatre cépages représentent aujourd’hui environ 90 % de l’assemblage du Daumas Gassac blanc. Les 10 % restants réunissent huit autres variétés, dont la Marsanne, la Roussanne, le Petit Courbu et d’autres cépages rares qui apportent une complexité supplémentaire.

Mas de Daumas Gassac : un domaine en triptyque

Aujourd’hui, le Mas de Daumas Gassac raconte non pas une seule histoire, mais trois.

Mas de Daumas Gassac le coeur, avec son rouge et son blanc élaborés à partir de cette large palette de cépages cultivés à Aniane, avec des millésimes remontant jusqu'à 1978.


Moulin de Gassac, créé dans les années 1990, propose une gamme plus accessible et plus large avec des rouges, blancs et rosés, fruités et faciles à boire, élaborés à la Cave Ormarine à Villeveyrac.



Atelier guibert wines

Enfin, il y a Atelier Guibert, créé en 2020 pendant la période du Covid. Un projet expérimental porté par les cinq frères Guibert (les fils d'Aimé et Véronique qui gèrent aujourd'hui le domaine), chacun y apportant sa propre sensibilité. C’est un retour aux cépages du Sud, avec le Grenache, le Cinsault, le Mourvèdre, le Carignan et la Syrah, vinifiés avec une intervention minimale et très peu de sulfites, à partir de parcelles d’Aniane dédiées exclusivement à cette gamme.


Le domaine la décrit comme une toile encore blanche, une œuvre en train de trouver sa forme, celle qui transforme peu à peu le diptyque historique en triptyque. La gamme n’en est encore qu’à ses débuts et les quantités restent infimes, mais elle exprime déjà une vraie liberté et une grande vivacité dans le verre.



Micro-parcelles, forêts et jeux de vent

Les deux jours suivants, j'étais dans la voiture avec Benjamin, qui travaille sur le domaine. Nous avons parcouru des collines qui, depuis le village d'Aniane, ne laissent absolument rien deviner de ce qu'elles cachent. Des parcelles disséminées un peu partout, certaines nouvellement plantées, d'autres arrachées et laissées à se régénérer tranquillement, d'autres magnifiquement en feuille.


Le domaine est réparti en 67 petites parcelles à Aniane, la plupart de moins d'un hectare, avec quelques parcelles tampons intercalées. Les Guibert vont jusqu'à acheter des terres supplémentaires uniquement pour y planter de la forêt, pour l'ombre et la fraîcheur qu'elle apporte. Ce sont de petites poches de bois disséminées au milieu des vignes, comme de petites oasis. En traversant l'une de ces zones boisées pendant ma visite, j'ai vraiment senti ce changement de température.


Pourtant, ce qui frappe d’abord lorsqu’on se tient dans le vignoble, ce n’est pas la vigne elle-même, mais le son. Le chant des cigales, le vent dans les arbres, le bourdonnement discret d’un écosystème en mouvement. Toute la philosophie du domaine repose sur cette idée, travailler avec la nature plutôt que contre elle. Il est facile d’oublier que ces collines n’étaient autrefois que garrigue et forêt. D’une certaine manière, cette mémoire du paysage est encore présente, et c’est peut-être là que réside toute la singularité du Mas de Daumas Gassac.


fossiles found in the Daumas Gassac vineyard

Le sol lui-même fait partie de la magie, même s'il paraît presque ordinaire au premier regard. Un patchwork de grèzes glaciaires, d'argile et calcaire entre autres, souvent présents sur une même parcelle. C'est un sol pauvre qui pousse la vigne à s'enraciner profondément et contribue ainsi à la concentration des raisins.


La fraîcheur fait aussi partie de l'équation. Chaque nuit, l'air froid dévale du plateau du Larzac, si bien que même au cœur de l'été, la vigne bénéficie d'un vrai coup de frais après la tombée du jour, l'une des raisons pour lesquelles les vins gardent leur fraîcheur même dans les millésimes chauds.


Et niché au cœur de tout cela se trouve un autre morceau d'histoire. Lorsque les Guibert plantent leur premier Cabernet Sauvignon en 1972, ils renoncent aux clones de pépinière classiques. Sur les conseils d'un ami, ils ont plutôt fait venir des greffons issus de vignes plantées dans les années 1930 et 1940 dans certaines des plus belles propriétés bordelaises. Une partie du vignoble constitue ainsi un véritable musée vivant de vignes médocaines d'avant l'ère des clones.


Certifié en agriculture biologique et intégrant plusieurs pratiques biodynamiques, le domaine considère le vignoble comme un écosystème vivant qu'on accompagne en douceur.

Dans le chai


Tout, rouge comme blanc, est vendangé entièrement à la main. Le premier à rentrer est le Cabernet Sauvignon destiné au rosé Frizzant, récolté tôt, avant trop de maturité, pour arriver autour de 11-12%vol d'alcool.


Viennent ensuite les blancs, une quinzaine de cépages, tous vinifiés ensemble dès leur arrivée, vendangés sur quatre à six jours et maintenus au frais pour retarder la fermentation, avec une légère macération pelliculaire au passage pour davantage de profondeur aromatique. Tout se fait par gravité, à partir d'un raisin trié à la main, entièrement éraflé, pressé en douceur puis fermenté entièrement en cuve inox, sans malolactique, sans élevage sur lies, juste de la fraîcheur et du fruit, filtré à la fin.


Les rouges arrivent en dernier. Les cépages « collection » sont récoltés et vinifiés ensemble en premier, avec une macération plus courte, pensée pour le fruit et la fraîcheur. Mais le Cabernet Sauvignon, colonne vertébrale du rouge Daumas Gassac, arrive toujours en dernier, issu des plus vieilles parcelles du domaine, patientant parfois jusqu'à dix jours de plus pour atteindre exactement la maturité recherchée. Il est vinifié entièrement seul, avec des macérations pouvant aller jusqu'à un mois, à la recherche de structure et de tannins.


Mas de Daumas Gassac barrel ageing cellar

Une fois le Cabernet et le reste assemblés, le vin passe 12 à 14 mois en barriques de chêne français, réutilisées sur sept millésimes. Pour éviter que le bois ne domine, seuls 70% de l'assemblage séjournent en fût à la fois, les 30% restants en cuve inox, permutés régulièrement pour garder l'équilibre.



La dégustation


J'ai goûté plusieurs cuvées de la gamme : deux blancs Moulin de Gassac, trois rouges Atelier Guibert, le rosé Frizzant, trois millésimes de Daumas Gassac rouge (2020, 2021, 2023), puis, gardés volontairement pour la fin comme le fait toujours le domaine, trois millésimes de Daumas Gassac blanc (2022, 2023, 2024). Voici mes coups de coeur :



Mas de Daumas Gassac wines

Le Syrah 2022, IGP Saint-Guilhem-le-Désert – Atelier Guibert, était frais et vibrant avec des fruits noirs en première ligne, une pointe florale, puis la garrigue et les épices en fond. Des tannins fondus, un vin plein de personnalité et d'expression.


Puis le Mas de Daumas Gassac Rouge 2023, IGP Saint-Guilhem-le-Désert – Cité d'Aniane (photo ci-dessous). Une véritable émotion ressentie dès le premier nez. Jeune, non carafé, et déjà extraordinaire. Puissant mais délicat, élégant et profond. Cassis et mûre, poivre noir moulu, garrigue, un souffle de moka, le tout porté par une vraie fraîcheur malgré l'intensité. Exubérant. On peut l'ouvrir dès ce soir, surtout un millésime comme celui-ci, ou le garder quatre à cinq ans, voire huit à dix, et la patience serait récompensée.


different vintages of the Mas de Daumas Gassac red


Et enfin, gardé pour la fin, le Mas de Daumas Gassac Blanc 2024, IGP Saint-Guilhem-le-Désert – Cité d'Aniane. Viognier, Chardonnay, Petit Manseng et Chenin en ossature, complétés par le Muscat à Petits Grains et huit autres cépages rares, dont le Sauvignon, la Marsanne, la Roussanne, le Bourboulenc, le Petit Courbu et le Sémillon. C'est un millésime plus frais, et cela se ressent dans la délicatesse, comme ouvrir un flacon de parfum. Fruits blancs et à noyau, fleurs blanches, une longueur qui n'en finit pas. Un vin qu'on oublie pas.



Ce qui m'a le plus marquée lors de ma visite, ce n'est pas seulement la qualité des vins, mais la philosophie qui les porte. On y perçoit une confiance sans arrogance, une ambition sans précipitation, et cette conscience tranquille que chaque décision est prise pour des vignes qui survivront à ceux et celles qui les cultivent aujourd'hui. Quelque chose, dans ce lieu, demeure profondément audacieux, résolument hors norme. Et c'est précisément ce qui s'exprime dans le verre. __________________________________________________________________________________ Note : cet article n'a pas été commandité. Toutes les opinions exprimées ici me sont propres.

 
 
 

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